La ville à nu

La Mariée mise à nu par ses célibataires, même est une œuvre de Marcel Duchamp. Exécutée en 1915, brisée, puis réparée en 1923, elle est également intitulée Le Grand Verre — d’où la casse —, et se trouve aujourd’hui au Philadelphia Museum of Art. Sans doute une des œuvres les plus commentées de l’histoire de l’art, du Grand Verre on a pu dire à peu près tout et son contraire. Comme de la ville, en somme. La chose se présente, comme on le devine sur la photo, en deux parties. D’un côté la mariée, de l’autre ses célibataires. Duchamp conçoit un mécanisme symbolique et plastique « délirant » qui relie les deux parties, use de techniques picturales tout à fait exotiques — de la poussière déposée, puis fixée par exemple —, et signifie là sa détestation de la « peinture rétinienne ». Pour lui, l’art doit s’adresser à l’esprit. Mais je ne voudrais pas ajouter le commentaire au commentaire… Ainsi, dire le monde autrement que par l’image plane, opaque, frontale, c’est, en 1915, pour l’inventeur du ready-madeet ce qui s’en suit, l’impératif auquel doit désormais se conformer l’art. La carte, « rétinienne » par excellence, est donc artistiquement périmée en 1915… Si nous laissons de côté l’histoire de l’art dans cette affaire, et si nous nous concentrons sur la démarche d’ensemble, La Mariée pose tout de même une question intéressante à la cartographie, à la géographie, même. Une de ses formulations pourrait être : la pensée de l’espace doit-elle obligatoirement se développer par le truchement de ses représentations figuratives ? Il s’agit de trancher une alternative : la cartographie est-elle encore capable d’appareiller la pensée de l’espace dans son niveau de complexité actuel, notamment quand il s’agit d’espace urbain ? Doit-elle laisser tomber ce registre, ou du moins le partager avec d’autres représentations ? Ou bien son pouvoir de représentation est-il universel, indifférent à l’évolution des structures de la pensée de l’espace, et peut-elle y concourir à tout moment, sans la limiter, la brider ? Encore plus radicale est la question ultime : la carte peut-elle faire voir la ville et aider à la penser, ou est-ce peine perdue ? Ma position est de soutenir l’idée que la cartographie peut tout montrer de l’espace, mais que la condition en est qu’elle se fasse œuvre d’art. Autrement dit, même s’il s’agit d’un art mineur ou faible et technique, c’est la dimension artistique de la carte — l’ars cartographica — qui seule permet de dépasser les limites euclidiennes structurelles de la carte pour en faire un moyen de représentation universel de l’espace. Rappelons que le terme « euclidien » sert à caractériser un espace, c’est-à-dire un ensemble d’objets auquel on associe d’une manière générale une fonction (au sens mathématique du terme) qui permet d’attribuer à chaque couple d’objets un nombre appelé distance. Un espace est dit euclidien dès lors que la distance qu’on y mesure est celle que nous connaissons tous lorsque nous dessinons des formes sur une feuille de papier posée sur une table. Il n’y a pas de distance négative, la distance entre un objet et lui-même est nulle, le long d’un tracé la distance mesurée dans un sens ou dans l’autre est la même, le plus court chemin est toujours la ligne droite. Si l’on a pu concevoir des géométries non euclidiennes — Gauss, puis Lobatchevsky pour la géométrie hyperbolique : par un point extérieur à une droite passe une infinité de parallèles à celle-ci ; Rieman pour la géométrie sphérique : par un point extérieur à une droite ne passe aucune parallèle à celle-ci —, on comprend aussi que la géographie réelle (sociale ou même naturelle, animale, etc.) n’est que partiellement euclidienne. La Mariée de Duchamp m’intéresse en cela qu’elle ressemble beaucoup à un schéma que j’ai conçu pour donner une forme non uniquement textuelle à la théorie du « bilan spatial » (Poncet et Tobelem 2013), pièce centrale d’une théorie de l’intelligence spatiale (Poncet 2010). Comme tout bilan comptable, dont il s’inspire dans ses principes de construction, le bilan spatial se pose en deux parties. Comme La Mariée. D’un côté, l’actif spatial, les espaces — quatre types —, de l’autre le passif spatial, les spatialités. Duchamp sépare quant à lui la mariée de ses célibataires — neuf gars, Les moules Mâlic —, le passif de l’actif. Il organise par ailleurs toute une machinerie de relations entre les différents éléments de son système. Le bilan spatial fait de même, organisant les relations de sens entre les concepts fondamentaux de la géographie (organisation singulière que je nomme « intelligence spatiale »), les intermédiations spatiales du passif étant mises en balance (origine du mot « bilan ») avec quatre types d’espaces plus ou moins liquides — mes Moules Spâcic — inspirés et adaptés de la typologie proposée par Jacques Lévy : territoire, horizon, rhizome, réseau.

Published in:Uncategorized |on juin 19th, 2017 |

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